MADemoiselle

Mademoiselle, sexisme, féminisme - I Am Sekhmet

 

Mademoiselle, Au Commencement

Il y a de ça une dizaine d’années, bien avant la circulaire Fillon, quand j’ai commencé à faire la guerre au Mademoiselle dans mes formulaires administratifs et autres correspondances, on me regardait comme si j’étais zinzin. Aujourd’hui ça n’a pas beaucoup changé. Mais pour dire vrai, c’est bien là un des mots qui m’horripilent le plus au monde. Mes proches vous diront ! Je suis hyper relou avec ça. Survolons son étymologie, voulez vous..?

Oiselle”  = une petite femelle oiseau.  Puis par extension une petite “pucelle”/jeune femme “niaise”. Ok, alerte tautologie, le premier mot étant  le synonyme du second dans les temps reculés qui ont vu naitre cette expression.  Sympa le cadre hein ? C’est sensé faire plaisir à qui au juste?

Le problème avec Mademoiselle

Il se trouve que cette double civilité est un des pires pourvoyeurs du sexisme de la langue française. Et j’ai un peu mal au cœur quand je vois des femmes revendiquer ce mot comme si c’était un terme qui les valorisait. Je pense à cette période d’anxiété terrible (et tellement injuste) que j’ai observée chez certaines de mes connaissances.

Des femmes qui commencent à flipper quand on les appelle Madame et s’accrochent à un terme hautement discriminant. Un peu comme s’il représentait un signal à l’attention des hommes. Un signal qui ferait état de la fraicheur intacte d’une femme ou de sa viabilité sur le plan sexuel. C’est une situation inique que ces messieurs se sont bien gardés de s’imposer. Dans un système patriarchal aliénant et sexiste ou le jeunisme fait rage, revendiquer un “Mademoiselle” c’est parfois pour certaines femmes une façon désespérée de dire :

« Je suis toujours sur le marché » / « Je suis toujours dans le coup/fuckable».

Mademoiselle, une voie sans issue

Sauf qu’on aura beau faire, si l’on a dépassé un certain âge, tous les mademoiselle du monde n’y changeront rien pour les guignoles qui collent des dates de péremption à d’autres êtres humains. Eh oui, cette société nous apprend parfois en tant que femmes à nous considérer comme des produits qu’il faut vendre à tout prix. By any means necessary. Je sais bien qu’on ne peut libérer personne contre son gré (j’ai déjà bien du mal à me libérer moi-même), mais ça me tue toujours de voir des personnes défendre avec véhémence des termes qui les oppriment de façon insidieuse.

NON, le terme “Mademoiselle” n’a rien de flatteur, c’est un terme discriminatoire qui se veut définir les femmes en fonction de leur âge présumé, leur situation matrimoniale ou encore leur statut social. Bah oui, hormis un interlocuteur voulant piquer au vif, qui appellerait Rachida Dati ou une autre femme “de son rang” et non mariée «mademoiselle » ?

Mademoiselle, une arme d’infantilisation massive

Je me souviens d’un débat entre un MC à court d’arguments et une femme d’une cinquantaine d’année, docteure en médecine et féministe. Poussé dans ses retranchements, le type  s’est mit  à terminer sournoisement toutes ces phrases par un Mademoiselle bien appuyé. Comme si ces “Mademoiselle” sortant de sa bouche étaient des cailloux qu’il lui crachait au visage.

“Bah ouais attends, cette sal*pe de féministe même pas mariée qui me tient tête !?”

On imagine alors aisément pourquoi dans nos sociétés ou règne un patriarcat libéral hyper fourbe, les hommes se sont vite débarrassés de ce qualificatif foireux.

« Moi un Damoiseau ? Attends tu déconnes ? Merci mais ça ira, je laisse ça aux femmes. Elles sont tellement connes, on leur fera croire que c’est un cadeau.” 

La palme du conditionnement aveuglant se prétendant argument revenant à:

Non mais soyons sérieux, vous vous imaginez vous, appeler une toute jeune fille ou une enfant Madame? »

Alors, que je sache, on appelle pas beaucoup plus les petits garçons ” Mondamoiseau “. Ou alors j’ai raté un épisode ? Mince on fait comment alors ?

(…)

Bah voilà pour les petites filles c’est pareil. Et puis pourquoi qu’on pourrait pas qualifier une petite fille de Madame d’abord? Le terme Madame n’étant que le titre officiel attribué aux individus de sexe féminin, indépendamment de leur âge. MADAME qui est l’équivalent de MONSIEUR. Rien d’autre.

Les femmes, à l’égal des hommes, n’ont pas besoin qu’on hiérarchise leur statut suivant des critères subjectifs. Ni qu’il soit fait étalage de leur vie privée et de leur situation familiale dans des situations incongrues. Le “Madame ou Mademoiselle?” lancé à la cantonade par un.e inconnu.e dans une salle d’attente (vécu) ou ailleurs, quel intérêt?

Mademoiselle, l’arbre qui cache la forêt

Ce terme de Mademoiselle s’inscrit dans un système de pensée archaïque qui infantilise et réifie les femmes. C’est un adjuvant d’un tas de petites moeurs qui véhiculent l’idée qu’une femme n’est pas “accomplie” tant qu’elle n’est pas mariée.

On en parle de ces histoires de Catherinettes ? De ces hommes qui vont encore au XXIème siècle demander « la main » d’une femme au père de celle-ci? Comme si une femme était un bien privé qui se troque d’une paire de couil*es à une autre. Et les femmes moquées parce qu’elles ont « osé » demander leur conjoint en mariage?  Bah oui c’est bien connu, l’accès aux noces, le rêve de toute une vie pour les femmes ! L’imaginaire collectif présuppose toujours que c’est un fardeau auquel les hommes se soumettent contre leur gré (la fameuse corde au cou). Si bien qu’il faut, suivant les règles en vigueur que se soit l’homme qui propose. Autrement ? C’est un piège. Succubes va !

Ah mais non, c’est de la triche si c’est la femme qui demande ! La sangsue désespérée ! Elle l’a forcé le pauvre ! » (Entendu)

Je passe sur les  toujours très enjoués « Ouah super tu vas pouvoir t’appeler Madame ! »  qui vont presque systématiquement de pair avec le traditionnel lancé de riz/pétales/colombes martyrisées … Comment dire?  Pas besoin d’une baguouze pour être reconnue en tant qu’être complet. Je ne veux pas qu’on me désigne par un terme qui suggère plus ou moins implicitement que je suis une “ébauche de personne”. Qu’est ce qu’on a bien pu nous coller dans le crâne?!

Dans la langue française les hommes ont le droit d’exister indépendamment des institutions patriarcales comme le mariage ou de leur filiation. C’est loin d’être vrai pour les femmes… On appèlera « une fille » une jeune personne de sexe féminin, car tant qu’elle n’est pas « validée » par la sacro-sainte institution, elle demeurera la propriété de sa famille. Un jeune individu de sexe masculin ne se verra pas défini par sa filiation. On ne parlera pas pour le désigner d’un « fils » mais d’un « garçon » . Même merdier pour l’expression « Je vous déclare mari et FEMME” . Formule qui en somme nous indique:

Attention, l’accession au rang suprême de Femme respectable et digne de ce nom passe obligatoirement par les liens du Mariage !

L’individu de sexe masculin déjà « complet » par essence, ne devient pas un « homme » (il l’est déjà), mais un mari.

PAIE TA SCHN*K.

En Conclusion

Toutes ces fadaises ne représentent pas des vérités absolues, elles ne sont que le fait de l’usage, rien de plus ! Un usage désuet qui trouve ses racines dans un modèle social phallocrate. Les archaïsmes ça se déconstruit, ensuite on s’habitue. Faut pas avoir peur. Ma mère arrivée ici dans les années 70, on la traitait de temps à autre de “sale bamboula”. Parfois on lui pelotait l’afro ( apparemment, ça, ça n’a pas trop changé en 2015…). Et puis on lui a aussi dit de retourner “sous ses cocotiers” et même que ça n’a pas choqué grand monde dans l’ascenseur… Quand elle s’en plaignait on lui objectait des  « Rooooo c’est pas bien grave. »

Et puis finalement, plus de 40 piges après, c’est parce que des gens ne se sont pas tus  et ont mené des combats que certains  jugeaient sans importance, parce qu’ils ont déconstruit des usages obsolètes, que des problématiques jugées plus sérieuses et institutionnelles ont pu évoluer dans la bonne direction (un peu). Si dans la plus grande des décontractions,  avec nos mots, on traite au quotidien les femmes comme de grands enfants, indirectement on imprime dans les subconscients que finalement, payer une femme moins cher qu’un homme pour le même boulot c’est pas si grave.

Un exemple parmi tant d’autres, en ce qui concerne l’infantilisation des femmes par le langage, lorsque j’étais enceinte, j’ai découvert avec effroi sur les espaces en ligne étiquetés ” maternité ” , l’emploi d’un diminutif régressif désignant les médecins gynécologues…  Diminutif des plus auto-infantilisant pour la gente féminine : Le terme “GYGY” !

La médecine c’est un truc sérieux mais pas quand il est question de santé gynécologique manifestement. Jamais entendu parler de “propro” de “denden” et consor pour les autres spécialités. Ironiquement, figurez-vous que la seule spécialité autre que la gynécologie concernée par ces affreux diminutifs est…

LA PEDIATRIE ! (Le terme rencontré pour désigner lea  docteur-e spécialiste de la petite enfance est ” Pépé”.) Si si, pour de vrai. Je vous laisse construire l’analogie dans votre tête… Et après l’on s’étonne que certains membres du corps médical traitent les femmes avec condescendance. Les mots comptent.

Pour de grands progrès il faut parfois porter une attention soutenue à une multitude d’éléments qu’on jugeait subalternes. C’est comme ça qu’on réforme un système qui nous emmerde. On construit pas une maison en commençant par le toit. Ce sont bien souvent nos expressions, les petits clichés dont on s’accommode au quotidien, qui font le terreau des inégalités systématisées. Que cela concerne le sexisme, l’homophobie, le racisme…

Les mots sont importants.


PS: Si ce n’est pas déjà fait, un petit tour sur cet article http://www.slate.fr/story/99699/vrai-cliches-egalite-hommes-femmes

PS2: Maintenant vous savez qu’il ne faut surtout pas m’appeler Mademoiselle.

PS3: Ah oui, j’oubliais d’ajouter que de temps à autre, se traîne ci et là un sophisme, arguant que dans ce cas ” L’on pourrait aussi bien appeler toutes les femmes Mademoiselle plutôt que Madame, si c’est la double civilité qui pose problème”.

Oui, chouette ! Entérinons pour toutes une condition formelle d’éternelle enfant, officialisons avec nos bouches et nos crayons un statut d’adulte de seconde zone ! Au côté d’individus de genre masculin qui eux viennent au monde en étant déjà des “Monsieurs“, soyons des demoiselles en d mineur pour toujours. Et laissons tranquillement cette symbolique sédimenter dans les esprits.

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