De l’Importance du Langage Epicène

I Am sekhmet - langage épicèneApollo Theater Dancers, par Lucien Aigner, Harlem, 1936

Le masculin l’emporte sur le féminin

Cours de grammaire, quelque part dans les années 90. Mme P. matraque nos cerveaux poreux avec la règle grammaticale du jour. Mme P. est de la vieille école, comme à chaque fois qu’une notion fondamentale est en jeu, elle la scande d’un ton martial.

Le masculin l’emporte sur le féminin. »

C’est comme une litanie. Elle lâche rien. Les garçons gloussent, jubilent, ça taquine les filles, ça bombe le torse. Du fond de la salle N. fait mine de gonfler ses petits biscottos.

Les bases de la hiérarchisation des genres se posent en salle de classe.

Mon doigt s’élève, ma petite voix d’alors suit le même chemin:

 « Pourquoi ? »

Réponse de Mme P. : « Parce que, c’est une règle de grammaire, c’est comme ça. »

Peut être eut-elle dû me répondre qu’il en était ainsi parce qu’à la ville, en dépit de ce qu’on voudrait bien nous faire croire, c’est pareil que dans les livres de grammaire. Genre social et genre grammatical s’articulent autour d’un même merdier :

LA PHALLOCRATIE.

C’est ainsi qu’au XVIIème sous l’égide de grammairiens bien inspirés, la règle de proximité qui consistait alors à accorder l’épithète ou l’attribut en genre et en nombre avec le nom le plus proche est abandonnée. On ne dira plus « Ces petits garçons et ces petites filles sont mignonNEs » mais « Ces petits garçons et ces petites filles sont mignons »

« Mais noooon, genre grammatical et genre social ça n’a absolument rien à voir voyons ! Le genre grammatical au masculin c’est juste la forme neutre, stop la parano. »

Voyons un peu ce qu’en disent les types qui ont donné le la, ces hommes de lettres responsables de l’abrogation de la règle de proximité :

1647, Claude Favre de Vaugelas nous gratifie d’un historique « Le genre masculin est le genre le plus noble ». A cette époque, ça fait consensus, personne n’y trouve rien à redire bien au contraire. Un peu plus tard, le Père jésuite Dominique Bouhours linguiste chevronné enfonce le clou : « Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » Sur ses bons mots, la règle de proximité est enterrée. Au XVIIIème, un peu plus loin dans l’outrance, c’est un Nicolas Beauzée  bien explicite qui nous le dis (au cas ou c’était pas encore assez clair) :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » TADAM.

Des siècles plus tard, notre société moderne continue donc d’usiter des règles linguistiques ayant pour socle un postulat indigne du Pays des Droits de… l’HOMME (bah tiens) ! Je le répète souvent mais les mots sont hyper importants, ils véhiculent des idées, façonnent les imaginaires. Ils sont le reflet de nos mœurs, et codifient jusqu’à nos perceptions des inégalités et notre manière d’appréhender le monde. Un langage sexiste est à la fois le miroir d’une société bâtie sur un modèle inégalitaire et le terreau propice à la banalisation de ces mêmes inégalités. C’est le principe des vases communicants.

En classe de 6eme, j’ai pendant un temps participé à une activité optionnelle le mercredi. On faisait de la gymnastique rythmique et sportive. On était une quinzaine de filles environ, prêtes à titiller du ballon, faire virevolter du ruban et UN seul garçon partageant ces mêmes dispositions (subissant ainsi les pires quolibets de la part de ses homologues masculins). Et quand la prof nous donnait les consignes en ces termes  « Maintenant vous allez touS vous échauffer. » ou encore qu’elle répondait à son collègue passant par là « Oui c’est bon ILS sont avec moi. »,  je trouvais ça hyper bizarre. Quant à l’écrit notre existence se retrouvait cloisonnée entre deux parenthèses, le langage oral nous invisibilisait complètement. Peu importe le nombre, face à UN SEUL garçon, on ne faisait jamais le poids.

Notre existence est optionnelle, le masculin est la règle, le féminin l’exception

L’être humain de référence se fait appeler Monsieur. Alors on nous efface en douceur, de la grammaire en passant par les espaces publics. Le simple fait que des voix s’élèvent lorsqu’il est question de la féminisation des titres et noms de métiers, en dit déjà long sur la nature du problème. S’évertuer à appeler une femme ” Mme le directeur ” ou ” Mme le ministre “, c’est lui signifier très clairement qu’elle n’est pas à sa place, qu’elle a fait intrusion dans un espace qui ne lui est pas destiné. “Ok meuf, tu es là mais fais pas ch*er, t’as piqué la place d’un bonhomme. On fera aucun effort pour te rendre visible.” Et c’est pas le député UMP Julien Aubert  qui me contredira, pas vrai ?

Pour peu qu’on y soit sensibilisé-e, le langage n’y va pas avec le dos de la cuillère en terme de micro-agressions sexistes. Y’a un truc qui me titille depuis une éternité, c’est la symbolique affreusement phallocrate des parenthèses. Symbolique qui atteint son climax en terme d’ironie quand une personne s’adressant à un auditoire ou lectorat majoritairement constitué de femmes se retrouve à isoler le marqueur du féminin par des parenthèses. Cela au cas ou un hypothétique mâle passant par là venait à se sentir outragé. Peu importe qu’on soit sur un site dont le coeur de cible est féminin, que l’article soit un guide d’utilisation de la coupe menstruelle (oui je charge la pauvre mule).  Le conditionnement voudrait qu’on veille à tout prix à  ne pas froisser les égos masculins déjà largement favorisés.

Le problème avec les parenthèses

Je n’aime pas ces parenthèses parce que je n’apprécie pas qu’on s’adresse à moi en me limitant à une éventualité, considérant le “mâle” comme premier interlocuteur. Je suis bien sûr passée par la phase de l’autruche. Celle qui sait, qui voit mais qui fait semblant. Mais au final, une fois que j’ai identifié quelque chose qui me dérange, ça me procure généralement plus d’inconfort de me conformer que de nager à contre-courant. Pendant des années j’ai fais comme tout le monde en serrant les fesses.

« OK, ça t’écorche les doigts quand tu l’écris, la bouche quand tu le dis, mais les gars ont décidé que c’était comme ça. Sois gentille. “

Et puis voilà, la parole contestataire s’est libérée alors j’ai commencé à mettre des petits points à la place des parenthèses, à faire plus attention. D’ailleurs finalement après quelques tâtonnements, le trait d’UNION me convient mieux. Un trait d’union ça ne  hache pas le mot, ça relie les gens peu importe leur genre, c’est comme des petites passerelles, ça glisse. Quand je suis bien au taquet il m’arrive aussi de généraliser l’emploi du féminin, parce que ce tout-masculin m’ennuie. Je le fais pas pour faire ma relou mais bien pour rétablir l’équilibre du cosmos. Et clairement y’a du taff ! Avec une éternité de domination masculine dans les pattes, on va pas chipoter pour 2/3 “elles” ou 2/3 “e” à la fin d’un adjectif,  juste pour UN mec perdu dans la foule.

Le combat continue

Bien sur qu’il y a des loupés, des mots récalcitrants, dont la féminisation écorche encore les oreilles aliénées, à commencer par les miennes. Et puis parfois j’oublie. Souvent encore,  je cède à ma propre médiocrité parce que contorsionner certains mots m’enquiquine. Ca va tellement plus vite de suivre l’écriture normée plutôt que de réprimer de vieux automatismes.

Pour ce qui est des pronoms, en général pour des raisons de lisibilité, je vais par exemple privilégier l’emploi du « celles et ceux » ou « elles ou ils » plutôt que « ceuxlles/celleux » et « illes » (formes souvent utilisées en langage non sexiste). Le caractère peu esthétique de cette construction (#dontjudgmeme) et l’absence d’équivalents à l’oral (à ma connaissance) m’empêche de les utiliser à l’heure actuelle.

Parfois aussi, je pianote trop vite, je cause avec Bidule qui n’y pigera rien (et j’ai pas envie de faire l’effort à ce moment là), ou alors je suis fatiguée, et mes convictions profondes passent à la trape. Quand le cerveau n’est pas alerte, l’idéologie dominante peut rapidement prendre le pas sur les bons sentiments.

Mais chaque fois que la conscience est sur ON (quand je suis “aware dirait JCVD), je fais au mieux parce que ça m’embête royalement quand je me comporte comme un maillon d’un ensemble qui me déplait. J’aime vivre en paix avec mes opinions.

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