« I tried to change. Closed my mouth more, tried to be softer, prettier, less awake. » 


Ce billet est peu ou prou une resucée de ce que j’ai pu dire ailleurs, sur les réseaux, mais j’avais vraiment besoin de poser ça ici, entre mes murs.

La semaine dernière, Beyoncé a levé le voile sur son nouvel album visuel, LEMONADE, un projet cathartique qui illustre à travers différents chapitres le cheminement vers la connaissance de soi, la reconstruction et l’absolution. Le film est rythmé par les incursions poétiques de Warsan Shire, poétesse prodige d’origine somalienne. Des mots sur les maux pour marquer les transitions.

Je ne vais pas m’attarder sur la musique, ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse aujourd’hui et puis LEMONADE a totalement transcendé mes expectatives en la matière. En ne se cantonnant pas au Quatrième Art, LEMONADE m’a laissée plantée là, la bouche ouverte et les larmes aux yeux, devant quelque chose de beaucoup plus important.

J’ai voulu écrire tout de suite, j’ai essayé de presser mon coeur comme un citron mais rien ne sortait, ça avait besoin de décanter. En l’espace d’une heure, j’ai reconnu l’objet de ma mélancolie, de mes espoirs… Mais aussi de mes colères; je me suis littéralement effondrée à la vue de ces mères endeuillées, avec à la main les portraits de leurs fils victimes du racisme d’état.

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Lesley McFadden et son fils Michael Brown, 18 ans pour toujours

Au delà de la musique qui colle au plus près les thématiques liées aux amours bafoués, les images nous offrent d’autres niveaux de lecture, autant de petites strates imbriquées les unes dans les autres qui font écho avec mon vécu en tant que jeune femme noire, mes émotions, mes inspirations et aspirations. Des choses qu’on ne voit jamais sous cet angle en paysage audiovisuel mainstream.
Cet opus visuel recèle de petits trésors ! LEMONADE, a probablement fait office de pansement pour Beyoncé, et elle a bien voulu partager sa recette avec nous.

Beyonce arborant une coiffe de tresses d’inspiration Makere (Mangbetu, Nord R.D.C)

L’estime de soi peut être sacrément mise à mal quand on est une jeune femme noire dans un environnement blanc. Les rapports de dominations sont implicites, invisibles à ceux qui en bénéficient mais pourtant bien réels. Par la force des choses on évolue dans un environnement hostile à notre identité plurale, hostile de par ses représentations ou de par leur absence, hostile dans ses blagues, hostile en terme de reconnaissance, d’opportunités…

Enfant déjà, l’injonction implicite c’était qu’il fallait faire plus, être plus. Ce qui ne m’a pas préservée des micro-agressions, des rejets. Au collège, mon défrisage mensuel n’a pas empêché mes charmants petits camarades de m’affubler du sobriquet « Makak » pendant toute mon année de 4ème. Le terme de « micro-agression » est d’ailleurs à réévaluer sérieusement quand les offenses s’accumulent calmement au fils des années, menaçant ton estime de soi, ébranlant ta stabilité psycho-émotionnelle.
Longtemps j’ai été une espèce de projection  protéiforme à l’image de « Mystic » dans X-men, à la différence que cette dernière utilise ses mutations pour servir ses intérêts propres. Mon flow, ma manière de me présenter ou de me mouvoir, ce que j’osais dire de ma personne étaient conditionnés par ce qu’on attendait de moi. Qu’ils sont lourds à porter ces fameux masques blancs qu’évoquait le Dr Frantz Fanon !
Quand on n’est pas du bon côté de la barrière, on pense souvent à tord que le silence, la « rétractation du moi » nous préservera de l’admonition. C’est une stratégie de survie comme une autre. Mais il n’en est rien, malheureusement.

Une des étapes cruciales de l’émancipation serait alors de faire tomber ces masques qui dictent nos comportements suivant les attentes imposées par l’ordre dominant. En effet, le whitegaze a vite fait de nous asphyxier, d’altérer nos discours, de nous diluer, de modifier nos trajectoires personnelles.
La solution pour Beyonce:

Réaffirmer ce qu’elle est, sans concession, avec le monde pour spectateur.

Au début du film, pendant qu’une Beyonce, en proie à une furie réactionnelle, se donne à fond avec sa batte, un mec s’éclate sur son quad. Sur son teeshirt on peut lire :

« In memory of when I gave a fuck »
. La messe est dite.

LEMONADE c’est une ode à tout ce qui est stigmatisé, invisibilisé ou silencié chez les femmes afro-descendantes : nos corps, nos colères, nos cultures, nos voix.
Parmi les thématiques mises en images, l’importance des ancêtres, de la lignée, de la transmission, la sororité comme outil d’émancipation.

Serena Williams qui donne tout au rythme des « I ain’t sorry ! » scandés par Beyoncé ? Jubilatoire.
Serena n’a pas été épargnée ni dans les médias ni même sur les courts de tennis en terme de body shamming et sorties racistes. Serena est noire, son corps musclé exsude la puissance, sa beauté échappe à tous les canons esthétiques occidentaux. Comme dans le refrain de la chanson, elle ne s’en excuse pas.

L’autre force de LEMONADE c’est d’avoir réussi à transfigurer des pratiques habituellement caricaturées puisque envisagées uniquement à travers le prisme colonial (la manière réductrice dont les rites Vodoun sont mis en scène dans American Horror Story en est un bel exemple). L’afrospiritualité traditionnelle, les syncrétismes diasporiques liés (le ankh que Beyonce porte autour de son cou, la connexion avec les ancêtres, les références au Vodoun, Palo Mayombe, Candomble…) y sont enfin représentés de manière positive en dehors des clichés où je ne me suis jamais retrouvée. Toutes ces choses qui résonnent en moi tellement fort mais qu’on ne m’avait jamais donné l’occasion de voir dépeintes de cette façon. LEMONADE est une célébration de nos racines, de nos forces, de notre capacité de résilience mais c’est aussi la revendication de notre droit à l’insurrection et à la colère. C’est OK d’avoir mal, de craquer, d’être vulnérable, d’avoir la rage.

Il n’en fallait pas plus pour que pleuvent un peu partout les accusations de récupération de la cause à des fins mercantiles. Beyonce a acquis assez de pouvoir pour commencer à jouer selon ses propres règles, elle n’a pas besoin de célébrer ce qu’on est pour vendre des disques, loin de là. D’ailleurs son engagement politique bien qu’autrefois plus discret ne date pas d’hier. Malgré sa situation privilégiée (un privilège lié au capital, fruit de son travail et de son talent c’est un détail important) Beyonce n’échappe pas aux injonctions de conformité qui frappent de plein fouet les femmes noires. A contrario, beaucoup nous préfèrent silencieuses, pas trop remuantes, quand on ne soulève pas de questions sur notre condition.

A l’image d’un Piers Morgan journaliste officiant entre autre pour le Daily Mail, qui n’a pas supporté de voir Beyoncé sortir d’une case plus consensuelle qui ne menaçait pas son confort. Pour conserver ses faveurs, il eut fallut qu’elle reste à la place qu’il lui avait assigné dans son esprit : celle d’une poupée exotique bien sage qui titille ses sens mais ne porte aucune revendication. Condescendance raciste et sexiste. Mon combo préféré.
Beyonce dispose d’une plateforme mainstream, ce qui ne l’a pas empêché d’y faire rayonner un projet qui finalement ne peut résonner aussi fort que chez les personnes qui partagent ses intersections. Il n’y a qu’à voir toutes ces réactions émues de femmes noires sur la toile.

On peut dire ce qu’on veut de Beyonce mais quand on porte de tels messages avec le rayonnement qui est le sien, on entre dans l’activisme pur et dur. Avec son album précédent déjà, elle a fait bouger les lignes, ouvert des perspectives, en déviant par exemple une partie de sa lumière sur l’oeuvre de Chimamanda Ngozi Adichie. Rien ne l’y obligeait. Lorsque l’on bénéficie d’une telle audience et qu’on explique à des femmes que OUI elles peuvent être PLUS que ce qu’on leur dicte, c’est pas faire pipi dans la mer. Les expédients importent peu, le message passe. C’est du concret et le travail d’émancipation continue avec LEMONADE.

Et puis arrivent les commentaires malavisés et non sollicités de celles et ceux qui ne se sentent pas concernés par le message, les personnes qui se sentent bafouées qu’on ait osé pour une fois les laisser en dehors des spotlights. Beyonce propose une narration qui fonctionne en autosuffisance, s’auto-alimentant suivant ses propres besoins. Et ça dérange. Quand je vois une jeune femme blanche décréter sur Instagram que le plus réussi dans LEMONADE se sont les costumes… Je manque de m’étouffer avec ma tisane et je me pose des questions.

Est-ce qu’on est obligée de distribuer des points sur ce type d’initiatives malgré l’absence de matériel personnel en background pour appréhender le sujet ? Quand on ne sait pas et qu’on a pas daigné chercher non plus ? LEMONADE est une forme de manifeste. Réduire ça a une histoire de costumes, ça sous-entend clairement que le reste, tout ce qui m’a arraché des larmes, est bon à jeter à la poubelle.

Où est la décence là-dedans ? Ne pas connaitre l’ampleur de ce que l’on piétine parce qu’on ne sait même pas de quoi on parle : un grand classique.
Face à un ethnocentrisme décomplexé, on oublie qu’un certain relativisme culturel devrait parfois s’appliquer aux Arts.

Suis-je capable de saisir toutes les subtilités d’un chant tiré de la tradition Shômyô japonaise ? Est-ce que j’ai les billes nécessaires à son appréhension en accord avec le contexte socio-culturel dont il est issu ?  Suis-je en mesure de décrypter dans leur entièreté des messages qui ne me sont pas adressés..?

Noyée sous toutes les représentations négatives dont on nous abreuve à longueur d’année, LEMONADE, c’est le rafraîchissement dont j’avais bien besoin (sous vos applaudissements). Ça m’a fait du bien, tellement de bien de voir ça, les tresses de mon enfance (ces tresses qui pullulent actuellement dans les magasines occidentaux alors qu’elles m’ont valu tant de moqueries…), des cheveux qui ressemblent aux miens, la passation de flambeau à la nouvelle génération…

Dans Don’t hurt yourself, Beyonce s’insurge et tempête face au traitement qui lui est infligé à priori par son mec, mais très vite on sent bien que ça va au delà de ça… Quoi qu’il en soit les choses sont claires: elle ne compte pas se laisser faire.
Et puis, tout d’un coup, coupure. En gros plan, des portraits vivants de femmes noires filmées dans toute leur vulnérabilité. Une voix retentit, dénonçant la condition de ces femmes aux Etats-Unis. Cette voix c’est celle de Malcom X. Quoi de plus cohérent, Don’t hurt yourself recèle d’un concept qui est indissociable de son legs :

L’insurrection comme praxis libératrice.

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